L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Le concept

Le tiers-espace de Homi Bhabha

Une plaque de rue bilingue en albanais et en serbe fixée sur le mur clair d'un bâtiment à Ulcinj, au Monténégro.
Photo: User:Terfili — Public domain · Wikimedia Commons

Une notion née des études postcoloniales

Homi Bhabha, théoricien indien enseignant aux États-Unis, développe la notion de tiers-espace dans Les Lieux de la culture, paru en anglais en 1994. Son point de départ est une insatisfaction. Les analyses de la colonisation opposaient jusque-là deux blocs, colonisateur et colonisé, chacun supposé homogène. Bhabha observe que la rencontre produit autre chose que la somme ou l'écrasement de l'un par l'autre. Elle produit un espace tiers, où les signes des deux cultures sont repris, déplacés et retournés.

L'hybridité n'est pas le mélange

Le mot hybridité prête à confusion. Bhabha ne décrit pas un métissage harmonieux où deux traditions se fondraient. Il décrit un rapport de force dans lequel le dominé reprend le vocabulaire du dominant en le décalant légèrement, et par ce décalage lui retire son autorité. L'exemple qu'il analyse longuement est celui de la Bible anglaise reçue et réinterprétée dans l'Inde coloniale selon des catégories locales. La traduction n'est jamais neutre : elle est l'endroit où le pouvoir se joue.

Ce que le tiers-espace ouvre

L'intérêt pratique de la notion tient à ce qu'elle refuse. Elle refuse l'idée qu'un immigré devrait choisir entre assimilation et fidélité à l'origine, parce qu'elle nie que ces deux pôles soient stables. Une culture d'accueil est elle-même travaillée par ce qu'elle accueille. Un quartier, une langue de rue, une cuisine, une musique naissent dans cet intervalle et n'appartiennent à aucun des deux répertoires initiaux. Le tiers-espace n'est donc pas un compromis mais un lieu de production.

Repérer un tiers-espace concret

La notion devient plus claire dès qu'on l'applique à un objet précis. Une langue de quartier qui emprunte à deux répertoires, un plat qui n'existe ni dans le pays de départ ni dans celui d'arrivée, un rite familial recomposé après une migration : chacun de ces exemples est intraduisible dans les deux cultures d'origine. Ils ne sont ni une survivance ni une assimilation. Les repérer suppose de regarder ce que les gens font effectivement, plutôt que ce qu'ils déclarent être, et c'est sur ce point que le travail de terrain complète utilement la théorie.

Les critiques adressées à Bhabha

Le principal reproche vient d'auteurs comme Aijaz Ahmad : à force d'insister sur les jeux de langage, l'approche risquerait de perdre de vue les conditions matérielles, l'inégalité économique et la violence concrète de la domination. La critique est fondée et il vaut mieux lire Bhabha en la gardant à l'esprit. Sa notion décrit bien un mécanisme culturel ; elle ne dispense pas de regarder qui détient les moyens, les papiers et le logement.

Questions fréquentes

Tiers-espace et entre-deux, est-ce la même chose ?
Les deux notions se recouvrent partiellement. Bhabha insiste sur la dimension politique et collective, là où Sibony travaille surtout à l'échelle du sujet.
Le terme vient-il de l'urbanisme ?
Non. Le tiers-lieu de l'urbanisme, popularisé par Ray Oldenburg, désigne un lieu de sociabilité distinct du domicile et du travail. La proximité des mots est trompeuse.
Existe-t-il une traduction française de son livre ?
Oui, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, publiée chez Payot en 2007 dans une traduction de Françoise Bouillot.