L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Le concept

La liminalité selon Victor Turner

Des initiés masqués en costumes de paille se tiennent alignés sous les arbres lors d'un rituel d'initiation au Malawi.
Photo: Steve Evans from Citizen of the World — CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

De la marge à la liminalité

Victor Turner reprend dans les années soixante la phase de marge décrite par Van Gennep et lui consacre l'essentiel de son attention. Là où son prédécesseur voyait un temps de passage, Turner décrit un état à part entière, avec ses propriétés. Ses travaux sur les Ndembu de Zambie lui fournissent la matière : les novices y sont soustraits au village, dépouillés de leurs marques de statut, soumis à des épreuves et à un enseignement. Turner insiste sur leur position paradoxale. Ils sont, écrit-il, ni ici ni là, entre les positions assignées par la loi, la coutume et le cérémonial.

Ce que la liminalité efface

Le trait le plus constant est l'effacement des différences. Les initiés portent le même vêtement ou aucun, reçoivent le même traitement, perdent temporairement leur nom. Les hiérarchies qui organisent la vie ordinaire sont suspendues. Turner y voit une condition nécessaire : pour qu'un statut nouveau puisse être conféré, l'ancien doit d'abord être défait. Cette nudité sociale, souvent inconfortable, explique pourquoi les périodes de transition s'accompagnent d'un sentiment de perte d'identité qui n'a rien de pathologique.

La communitas

Turner forge le terme de communitas pour désigner le lien particulier qui se noue entre ceux qui traversent ensemble une phase liminale. Ce lien est direct, égalitaire, indifférent aux positions sociales du dehors. On l'observe chez les pèlerins, les conscrits, les patients d'un même service, les rescapés d'un même événement. Il est intense et provisoire : il se défait généralement dès que chacun retrouve son statut. Cette observation a une portée pratique, car elle explique la force des groupes formés dans l'épreuve et la difficulté à les maintenir ensuite.

Un outil de lecture, pas une consolation

La notion de liminalité est parfois mobilisée pour rassurer, comme si nommer une période difficile suffisait à en réduire le poids. Turner ne dit rien de tel. Il décrit une structure sociale et ses effets, sans promettre que le passage aboutira. Il note d'ailleurs que certaines sociétés maintiennent durablement des groupes en position liminale, sans jamais les réagréger, et que cette position devient alors une marginalité subie. Lire Turner sert donc autant à comprendre les transitions réussies qu'à repérer les situations où l'intervalle s'éternise faute de rite de sortie.

Le liminoïde des sociétés modernes

Turner distingue plus tard le liminal, propre aux rites obligatoires des sociétés traditionnelles, et le liminoïde, qui lui correspond dans les sociétés industrielles. Le second est choisi et non imposé : festivals, voyages, pratiques artistiques, retraites. Il produit des effets comparables mais reste facultatif, ce qui en change la portée. La distinction est utile pour éviter un contresens fréquent, qui consiste à traiter n'importe quelle parenthèse volontaire comme l'équivalent d'un rite d'initiation.

Questions fréquentes

Quel est le livre principal de Turner sur ce sujet ?
Le Phénomène rituel, paru en anglais en 1969 sous le titre The Ritual Process, contient l'exposé le plus complet de la liminalité et de la communitas.
La liminalité concerne-t-elle des groupes ou des individus ?
Les deux, mais Turner s'intéresse d'abord aux groupes. C'est le partage de la situation qui produit la communitas ; une transition vécue seul n'a pas cette dimension.
Pourquoi parle-t-on d'espaces liminaires en photographie ?
L'usage est postérieur et dérivé. Il désigne des lieux de passage vides, un couloir, un hall, dont l'image évoque l'attente. Le rapport à Turner est analogique, non théorique.