Le ma japonais : l'intervalle comme matière

Un mot qui n'a pas d'équivalent
Le japonais ma s'écrit avec un caractère représentant le soleil vu entre les battants d'une porte. Il désigne l'intervalle, l'écart, l'entre-deux, et s'applique aussi bien à l'espace qu'au temps. Les traductions habituelles, vide ou pause, sont insuffisantes parce qu'elles supposent une absence. Le ma est au contraire pensé comme une matière que l'on travaille. Un intervalle bien tenu n'est pas un manque : c'est ce qui donne leur place aux éléments qu'il sépare.
Dans l'espace bâti
L'architecture traditionnelle japonaise en fait un principe organisateur. La pièce se définit par ce qui l'entoure et par la circulation qu'elle autorise, non par un volume fixe : cloisons coulissantes, degrés successifs entre le dehors et le dedans, engawa, cette galerie qui n'est ni intérieure ni extérieure. Le jardin sec pousse la logique à son terme. Au Ryōan-ji, quinze rochers sont disposés de telle sorte qu'on ne peut jamais les voir tous en même temps ; c'est l'étendue de gravier entre eux qui constitue le sujet.
Dans le temps
La même notion structure les arts du temps. Dans le théâtre nô, la lenteur des déplacements et les silences prolongés ne sont pas des attentes entre deux moments forts : ils sont tenus pour la substance même de la représentation. Zeami, au quinzième siècle, en fait un point central de sa théorie du jeu. La musique traditionnelle procède de même, où la résonance qui suit une note frappée compte autant que la note. Le musicien travaille sur la durée qui sépare deux sons.
Ce que la notion n'est pas
Le ma est fréquemment invoqué en Occident dans un sens vague, synonyme de minimalisme ou de sobriété décorative. Le contresens mérite d'être signalé. Le ma ne prescrit pas de retirer des éléments : il porte sur la qualité de la relation entre ceux qui restent. Un intérieur dépouillé mal composé n'a aucun ma, et une composition dense peut en avoir. La notion est relationnelle, pas quantitative, ce que la réduction à une esthétique du vide fait entièrement disparaître.
Une réception qui a fait école
L'architecte Arata Isozaki a organisé en 1978 au Festival d'automne à Paris une exposition intitulée Ma, espace-temps du Japon, qui a joué un rôle déterminant dans la diffusion du terme en Europe. Depuis, la notion circule dans le design, la typographie et la musique contemporaine. Cette circulation a produit des malentendus, mais elle a aussi donné un mot à quelque chose que les langues européennes nomment mal : le fait que l'écart entre deux choses puisse être composé au même titre que les choses elles-mêmes.