Le crépuscule en peinture

Une heure longtemps évitée
La peinture de paysage a tardé à s'intéresser au crépuscule. Les raisons sont pratiques : la lumière change trop vite pour être observée, les couleurs perçues à cette heure sont difficiles à reproduire avec des pigments, et la commande privilégiait des scènes lisibles. Le crépuscule apparaît d'abord comme fond de scènes religieuses, où il sert de signal narratif, avant de devenir un sujet en lui-même au dix-septième siècle chez les paysagistes hollandais, puis massivement au dix-neuvième.
Le problème des couleurs
La difficulté est aussi physiologique. À faible luminosité, la vision passe progressivement des cônes aux bâtonnets ; la sensibilité se déplace vers le bleu et les rouges s'assombrissent plus vite que les verts. C'est l'effet Purkinje, décrit au début du dix-neuvième siècle. Un paysage crépusculaire n'est donc pas un paysage diurne assombri : les rapports entre les couleurs y sont réellement modifiés. Les peintres qui se contentent de foncer leur palette obtiennent une scène de nuit, jamais un crépuscule.
Trois réponses
Frederic Edwin Church, avec Twilight in the Wilderness en 1860, choisit l'intensité : un ciel embrasé occupant la moitié de la toile, une terre réduite à une silhouette. Van Gogh, dans ses paysages au crépuscule d'Auvers, garde au contraire des couleurs saturées et joue sur l'opposition entre un ciel encore clair et une végétation devenue opaque. Les peintres nordiques, enfin, exploitent l'heure bleue prolongée des hautes latitudes, où la lumière décline lentement et permet une observation impossible ailleurs.
Ce que le crépuscule sert à dire
L'heure est chargée de sens depuis longtemps et les peintres en jouent. Elle signale la fin, le vieillissement, l'approche d'un terme, et son emploi comme symbole devient si commun au dix-neuvième siècle qu'il tourne au poncif. Les œuvres qui tiennent sont celles où le motif reste d'abord un problème optique. Church observe et note ; Van Gogh écrit à son frère sur la difficulté du vert et du jaune à cette heure. Le sens vient par surcroît, il ne remplace pas l'observation.
Un motif toujours actif
La photographie a hérité du motif avec l'heure bleue, cette fenêtre d'une vingtaine de minutes après le coucher où le ciel conserve une luminosité proche de celle des éclairages artificiels. Elle constitue un cas rare d'équilibre entre deux sources de nature différente, ce qui explique sa popularité en photographie d'architecture. Le problème posé aux peintres et celui que résolvent les photographes sont le même : rendre une lumière qui n'appartient plus au jour et pas encore à la nuit.