Le bilinguisme : penser entre deux langues

Une définition plus large qu'on ne croit
Le linguiste François Grosjean, qui a consacré sa carrière à ce sujet, insiste sur un point : est bilingue celui qui utilise régulièrement deux langues ou plus dans sa vie quotidienne, quel que soit son niveau. Attendre une maîtrise parfaite des deux langues, comme le fait le sens commun, exclurait la majorité des bilingues réels. Cette précision importe, car beaucoup de personnes concernées se jugent illégitimes à se dire bilingues, alors qu'elles vivent effectivement entre deux systèmes.
Le principe de complémentarité
Grosjean formule une observation qui explique beaucoup de choses : les bilingues emploient rarement leurs deux langues dans les mêmes domaines. L'une sert au travail, l'autre à la famille ; l'une aux mathématiques apprises à l'école, l'autre à la cuisine et aux sentiments. Il en résulte que le vocabulaire n'est jamais également distribué, et qu'un bilingue peut être incapable de nommer dans sa langue maternelle des objets qu'il manipule quotidiennement dans l'autre. Ce n'est pas une lacune, c'est la conséquence normale de l'usage.
L'alternance codique
Passer d'une langue à l'autre au sein d'une même conversation, voire d'une même phrase, porte le nom d'alternance codique. Longtemps interprété comme un signe de maîtrise insuffisante, le phénomène est aujourd'hui décrit comme une compétence supplémentaire, obéissant à des règles grammaticales précises que les locuteurs respectent sans les connaître. On alterne pour citer, pour marquer une appartenance, pour employer un terme sans équivalent. Ce n'est possible qu'entre bilingues, ce qui en fait aussi un marqueur de groupe.
Une personnalité par langue ?
Beaucoup de bilingues rapportent se sentir différents selon la langue employée. Les recherches nuancent l'interprétation spontanée. Ce n'est pas la langue qui modifierait le caractère, mais le contexte associé à chaque langue : les interlocuteurs, les normes de politesse, les sujets abordés. Changer de langue revient à changer de situation, et le comportement suit. Un effet mieux établi concerne la décision : plusieurs études montrent que raisonner dans une langue étrangère réduit certains biais émotionnels, effet dit de la distance de la langue étrangère.
Ni tout à fait d'une langue ni de l'autre
Reste l'expérience proprement dite de l'entre-deux, que les enquêtes qualitatives font apparaître régulièrement : le sentiment d'un accent perceptible dans les deux langues, de références culturelles incomplètes de part et d'autre, d'être considéré comme étranger des deux côtés. Cette position correspond exactement à ce que Sibony décrit. Elle n'est pas un déficit à combler ; elle constitue une position particulière, avec un accès à des nuances que les monolingues ne perçoivent pas.