La rêverie éveillée

Un état intermédiaire fréquent
La rêverie éveillée occupe une place singulière : ni sommeil ni attention dirigée. Une étude devenue classique de Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, publiée dans Science en 2010, a interrogé des milliers de participants à des moments aléatoires de leur journée. Leur esprit était occupé à autre chose que leur activité en cours dans environ quarante-sept pour cent des relevés. Ce chiffre, souvent cité, indique surtout que le vagabondage mental n'est pas une défaillance occasionnelle mais un mode de fonctionnement ordinaire.
Le réseau du mode par défaut
L'imagerie a identifié un ensemble de régions cérébrales plus actives lorsque l'on ne fait rien de particulier que pendant une tâche : le réseau du mode par défaut, décrit par Marcus Raichle au début des années deux mille. Il est associé à la mémoire autobiographique, à la projection dans l'avenir et à la représentation du point de vue d'autrui. La rêverie n'est donc pas un temps mort neurologique. C'est un régime de fonctionnement qui mobilise des ressources et qui traite des questions différentes de celles de la tâche en cours.
Rêverie ou rumination
La distinction est cruciale et souvent négligée. La rêverie se caractérise par un contenu mobile, souvent tourné vers l'avenir ou vers des scénarios imaginaires, et elle laisse en général une impression neutre ou agréable. La rumination tourne autour d'un même contenu, presque toujours passé, et se solde par une humeur dégradée. Les mêmes conditions extérieures, une tâche monotone par exemple, peuvent produire l'une ou l'autre. Repérer laquelle est en cours vaut mieux que chercher à supprimer le vagabondage en bloc.
L'ennui comme condition
Plusieurs expériences suggèrent qu'une activité peu exigeante favorise les associations inhabituelles. Des travaux de Sandi Mann et Rebekah Cadman ont montré que des participants soumis à une tâche fastidieuse produisaient ensuite davantage d'idées originales qu'un groupe témoin. L'effet reste modeste et discuté, mais il rejoint une observation ancienne : la marche, la douche et les trajets sont les circonstances les plus souvent citées pour l'apparition d'une solution attendue en vain devant un écran.
Lui laisser une place
La disponibilité mentale a considérablement reculé avec l'occupation systématique des interstices, files d'attente, transports, salles d'attente. La conséquence n'est pas seulement une fatigue attentionnelle : c'est la disparition des moments où le réseau décrit plus haut peut fonctionner. Réserver quelques trajets sans écouteurs, ou une marche sans destination, n'a rien d'un exercice spirituel. C'est simplement rendre possible un mode de traitement que l'esprit utilise spontanément dès qu'on lui en laisse l'occasion.