L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Langue, exil et double culture

L'exil : partir sans tout à fait arriver

Gravure ancienne représentant le départ d'un navire d'émigrants, la foule massée sur le quai.
Photo: Poulson (artist) — Public domain · Wikimedia Commons

Une position, pas un trajet

L'exil se distingue de la simple migration par un caractère contraint et par l'incertitude du retour. Le déplacement lui-même est bref ; la position qu'il installe peut durer toute une vie. L'exilé n'appartient plus complètement à la société qu'il a quittée, dont il ne partage plus les évolutions quotidiennes, et pas encore entièrement à celle qui l'accueille, dont il ne possède ni tous les codes ni toute la mémoire. Cette position intermédiaire est l'objet même de la notion d'entre-deux.

Le deuil migratoire

Le psychiatre Joseba Achotegui a proposé le terme de syndrome d'Ulysse pour décrire le stress chronique de certains migrants confrontés à des deuils multiples et simultanés : famille, langue, culture, terre, statut social, contact avec le groupe d'origine, sécurité physique. Sa thèse est que l'accumulation de ces pertes, dans des conditions où le deuil ne peut pas s'élaborer normalement, produit un tableau spécifique de fatigue, de tristesse et de somatisations, distinct de la dépression.

Le mythe du retour

Une constante des travaux sur les diasporas est ce que les chercheurs appellent le mythe du retour : l'idée, maintenue parfois pendant des décennies, que l'installation est provisoire. Elle a des effets pratiques importants, sur l'investissement dans le logement, sur la transmission de la langue aux enfants, sur les projets à long terme. Le sociologue Abdelmalek Sayad, qui a travaillé sur l'immigration algérienne en France, a montré combien cette provisoire durable structure l'expérience de générations entières.

La deuxième génération

Les enfants d'exilés occupent une position différente et souvent plus complexe. Ils ne partagent pas le souvenir du pays quitté, mais en héritent le récit ; ils maîtrisent les codes du pays où ils vivent, tout en étant fréquemment renvoyés à une origine qu'ils n'ont pas connue. Sayad parlait à leur propos d'une double absence. C'est très exactement le terrain que Homi Bhabha décrit avec le tiers-espace : une position qui ne relève d'aucun des deux répertoires et qui en produit un troisième.

Ce qui rend la position tenable

Les travaux sur l'adaptation convergent sur un point : les stratégies qui consistent à trancher, soit en effaçant l'origine, soit en refusant tout contact avec la société d'accueil, donnent de moins bons résultats que celles qui maintiennent les deux. Le psychologue John Berry a formalisé cette observation en distinguant quatre stratégies d'acculturation, dont l'intégration, qui conserve les deux appartenances, est associée au meilleur bien-être. Cela suppose que la société d'accueil le permette, condition qui n'est pas toujours remplie.

Questions fréquentes

Exil et migration, quelle différence ?
La migration est un terme neutre qui décrit un déplacement. L'exil suppose une contrainte et l'impossibilité, au moins temporaire, du retour. Un même parcours peut être décrit des deux manières selon ce que l'on souligne.
Le syndrome d'Ulysse est-il reconnu ?
Il ne figure pas comme diagnostic dans les classifications internationales. Le terme reste employé cliniquement en Espagne et en France pour désigner un tableau de stress chronique lié à la migration.
Faut-il transmettre la langue d'origine aux enfants ?
Les recherches sur le bilinguisme et sur l'acculturation vont dans le même sens : la transmission est associée à de meilleurs résultats, à condition qu'elle ne s'accompagne pas d'un refus de la langue du pays d'accueil.