© Laurent Philippe

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L'insensible dechirure

Création le 14 novembre 2006 à L’espal, Le Mans

 

Avec : Brigitte Asselineau, Raphaël Cottin, Corinne Lopez, Julie Meyer-Heine, Raphaël Soleilhavoup, Anne-Sophie Lancelin et Aurélie Berland

 

Musique : Olivier Messiaen, Chant des déportés ; Schoenberg, Un survivant de Varsovie ; Pierre Boulez,…explosante-fixe… ; John Cage, In the Name of the Holocaust; Alain Lithaud, musique inédite

 

La danse serait cet art qui voile son propre déchirement. À cette fin, même nue et pauvre, elle vêt et voile les corps les moins prêts à entendre ses silences, les moins aptes à trouver auprès d’elle cette qualité d’imminence que lui reconnaissaient, étrangement, Nietzsche, Valéry et Artaud. Ce dernier écrivait en 1948 : «  la danse, et par conséquent, le théâtre, n’ont pas encore commencé à exister ». Date essentielle par la période qu’elle désigne avec une acuité excédant tout jugement : cet après-guerre sans précédent qui ne pouvait, à la différence de celui de 14-18, exiger réparations et paiement d’une dette en ce point incommensurable.
Cette danse qui ne parvient pas à l’existence, Artaud ne dit pas qu’elle n’est pas. Elle frôle l’existence. Elle est toujours sur le point d’être ou de ne pas être. Et, en ce sens, inouï et énigmatique, elle n’en démord pas. Elle draine des forces interdites (de séjour) dont l’émergence ne fait signe, ni politiquement, ni esthétiquement, ni socialement. Elle meurt aux signes qui la ferrent. A leur contact, elle tombe en syncope.
Saisie par l’horreur qui la condamnerait au « pur » trait ou geste réflexe ou à l’embolie machinale. L’infini n’est pas son champ ; elle le zèbre de lignes et de traces mouvantes comme le sable entre les doigts. Elle va. Va porter les champs de son récit là où le corps ne saurait parcourir seul et de lui-même les textes et terres non encore déchiffrés, défrichés, qui s’ouvrent autour d’elle sans concession. Une danse- celle que l’insensible déchirure obsède- ne peut pas ne pas prendre en compte et détourner les coups sans appel de l’Histoire pour maintenir ouvert un espacement étranger aux formes mortelles d’un système qui ne peut qu’aliéner le moindre geste.

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